Quand St Augustin prêchait sur les psaumes…

 Par Alain Combes

 Quelques temps après avoir terminé mon étude sur "L'histoire de l'oralité dans le culte", je désirais trouver plus de matière concernant les premiers siècles chrétiens. Si l'on a conservé des centaines de volumes de sermons et si l'on a analysé et commenté ces milliers de sermons, quasiment personne ne s'est penché sur la manière dont ces sermons étaient donnés. J'entends par là, "la manière orale". On a toujours su qu'un discours ne valait pas seulement par son contenu, mais par la manière dont ce contenu était donné. La voix, le rythme, le regard, l'ambiance sonore et visuelle du lieu sont les canaux essentiels de cette relation qu'un prédicateur établit avec son auditoire. On peut s'ennuyer au plus intéressant discours si les qualités de présence du prédicateur sont absentes.

Le "monument" chrétien qu'est St Augustin attira mon attention. On l'a dit grand prédicateur. Mais comment prêchait-il ? 

Concrètement ?

Nous avons gardé de nombreux volumes des sermons de St Augustin[1]. Pour ma part, je me plongeais donc dans les 4 000 pages d'une édition du XVIIe siècle[2] de ses sermons sur les psaumes pour y trouver la moindre trace qui me permette de répondre à cette question. Le lecteur jugera si la pêche a été bonne…

 Né en 354, Augustin fût prêtre à Hippone en 392. Il prêche à l'occasion du concile qui a lieu dans la ville l'année suivante. Peu de temps après, l'évêque Valère étant mort, Augustin lui succède. Il mourra à 76 ans, en 430 lors du siège de la ville par les vandales.

 A Hippone, Augustin prêche à la basilique Léontienne, la plus ancienne, mais certainement le plus fréquemment à la basilique de la Paix qui est l'église cathédrale.

On l'entend aussi dans des lieux de mémoire des martyrs, comme à Carthage celui où St Cyprien fut égorgé [3].

D'un jour sur l'autre, Augustin peut prendre rendez-vous avec ses auditeurs dans une autre église : «Je vous invite de vous trouver demain à l'église de Trieliere avec encore plus de ferveur et en plus grand nombre que vous n'êtes»[4]. Au cours d'un voyage à Carthage, commentant le psaume 80 (h81), il annonce que le lendemain, il continuera dans le même lieu où il se trouve parce que l'église de St Cyprien sera occupée par la "fête des Saints Martyrs". Dans le même temps, nous apprenons qu'il y a des préparatifs en ville à l'occasion de grands divertissements, et particulièrement qu'une "mer" sera installée dans le théâtre. Augustin précise alors : «Nous avons plutôt un port dans Jésus-Christ notre sauveur.» sans autre parole. On sait que la plupart des chrétiens de l'époque étaient de fervents spectateurs du théâtre, et que ceux qui étaient à l'office étaient également aux spectacles.

Augustin précise souvent que c'est à la demande des autres évêques qu'il parle sur tel ou tel psaume[5], il parle "d'obéir à un ordre" qui lui a été donné, mais par ailleurs il se dit heureux d'y répondre. Ces évêques qu'il appelle "frères" ou "père" sont fréquemment présents pour écouter le prédicateur [6]. Il arrive aussi que ce soit en remplacement d'un autre prédicateur, l'évêque Sévère en l'occurrence, qu'Augustin donne son sermon [7].

Une autre fois, en séjour à Carthage, Augustin doit rejoindre sa ville, mais de grandes pluies surviennent et les évêques lui demandent de commenter le psaume 36 (h37).

 Ces sermons sur les psaumes, Augustin les donne parfois plusieurs jours dans la même semaine[8], la plupart des auditeurs étant présents à chaque fois. Il mentionne leur ferveur et loue leur patience, mais ceci est peut-être un encouragement. On sait que l'assemblée est variable en nombre, mais on ne sait pas le pourquoi de ces variations.

 Augustin se tient dans l'abside, assis. Dans les basiliques, l'endroit est surélevé puisqu'il faut monter quelques degrés pour y accéder. Les fidèles sont certainement debout dans la nef dont la longueur semble être le double de la largeur.

 L'office se déroule. Le psaume qui va être commenté est d'abord chanté par toute l'assemblée [9], ou par une partie [10]. Si le lecteur chante seul, la fin peut être reprise et chantée par l'assemblée, c'est le "répons"[11]. Il semble que, dans certains cas, le psaume est "lu" par le lecteur [12]. L'imprécision de certains termes ne permet pas de donner plus d'informations. Augustin ne dit rien du chant, sauf une fois pour rappeler son "ton lugubre"[13] tout à fait en accord avec le contenu.

Nous sommes au cours d'un office et fréquemment, Augustin commence un sermon en faisant le lien avec le passage de l'Evangile qui vient d'être lu, par exemple l'épisode de la Cananéenne[14]. Nous verrons plus loin que la démarche du prédicateur consiste à mettre en lien non seulement le reste de l'office mais également les événements proches. S'il se permet de larges digressions sur les hérésies et sur l'actualité religieuse locale, il situe néanmoins ses commentaires sur les psaumes comme une manière de mieux les comprendre. Des explications lui paraissent nécessaires [15]. La démarche est pédagogique.

 Augustin parle souvent de la fatigue  et des "sueurs" qu'implique la prédication [16], il se dit soutenu par la ferveur de ses auditeurs qui l'encourage malgré ce que lui coûte ce travail : «J'espère que je pourrai achever ce psaume, m'étant aidé de votre attention. Votre ferveur m'y excite, et j'ai droit de plaindre un peu moins la peine que vous avez de m'écouter puisque vous êtes témoins vous mêmes de mes sueurs et du travail que je souffre pour vous parler»[17].

La difficulté vient des sermons donnés plusieurs jours de suite, ainsi que de la résistance vocale du prédicateur dans un lieu où il est indispensable de donner du volume[18]. L'espace est important, le nombre d'auditeurs souvent considérable, et comme le ton est "familier" le prédicateur ne peut pas projeter la voix d'une façon déclamative, un peu chantée. Il se doit de donner du volume sur un phrasé "naturel", ce qui est plus difficile.

Augustin demande donc le silence et le calme [19]. Particulièrement un jour où sa voix est "faible et enrouée". Ce qui ne l'empêche pas de prêcher plus d'une heure trente[20]. Le bruit étant parfois une source de trouble et d'interruptions qui rallongent l'office,  le jour du commentaire du psaume 103 (h104), l'orateur demande un silence redoublé pour ne pas perdre de temps compte- tenu d'un service solennel d'enterrement qui doit suivre. On peut imaginer cette foule debout, composée de personnes de tous âges, les allées et venues, les chuchotements, les réactions "bien orientales" au discours du jour. Un entretien familier amène facilement des mouvements de l'auditoire, des assentiments ou des réactions sonores. En entendant «Glorifie le Seigneur, Jérusalem ! Sion, loue ton Dieu.» l'assemblée se met à réagir bruyamment : «…Est-ce de joie que vous criez tous ? (…) J'ai à peine prononcé une syllabe, je n'ai pas encore expliqué un seul mot, j'ai seulement lu le verset, et voilà qu'un tonnerre d'applaudissements éclate parmi vous !»[21]

 Mais l'enthousiasme n'est pas toujours au rendez-vous. Augustin reconnaît que c'est un effort d'écouter ses sermons, mais que cet effort est nécessaire pour se "nourrir" de la Parole de Dieu : «…"vous mangerez votre pain à la sueur de votre visage". Si donc notre pain est la Parole de Dieu, suons un peu en l'écoutant, plutôt que de nous laisser mourir de faim en ne l'écoutant pas.»[22].

Quand il parle de "sueurs", est-ce seulement au sens figuré ? La sueur est certainement liée à la chaleur du lieu, puisque nous sommes en Afrique du nord, que l'assemblée est souvent nombreuse et les offices très longs. Un jour qu'il a prêché 1h et demi, Augustin avoue avoir bien chaud et en déduit publiquement qu'il a du être long[23].

Le prédicateur ne veut pas "dégoûter" ses auditeurs [24], si c'était le cas, il préférerait s'arrêter [25]. Malgré tout, il regrette qu'on ne soit pas plus résistant : «Qui pourrait donc passer tout le jour à louer Dieu ?»[26].

Parfois, en terminant, il avoue que la tentation lui est venue en cours de sermon de s'arrêter par crainte de fatiguer ses auditeurs. Il a préféré continuer parce qu'il n'était pas sûr que tout le monde revienne entendre la suite[27]. Son réalisme n'a d'égal que son franc parler !

D'autres fois, il va jusqu'à supplier l'assemblée : «Je vous conjure, mes frères, d'écouter encore attentivement le peu qui reste. Je vous supplie de ne point penser à votre lassitude…»[28]

 Quand le sermon va être court, Augustin s'empresse de le préciser. Il dit garder le souci de l'estomac de ceux qui vont avoir faim[29] ou des préoccupations de ceux qui sont "pressés de leurs affaires"[30]. Il pense aussi, devant un texte obscur qu'un effort supplémentaire n'est plus possible ce jour-là et qu'il faut continuer le lendemain[31]. D'ailleurs, la compréhension de son auditoire est essentielle pour lui. Il veut se soucier de "ceux qui sont un peu plus lents"[32] et des "personnes qui ont encore peu de connaissance de Jésus-Christ et qui pourraient se trouver là"[33].

Mieux encore : Augustin propose parfois, l'explication du psaume ayant été courte, de répondre aux questions en particulier à un autre moment[34].

 Un jour où Augustin pense que le sermon risque d'être trop long, il prévoit qu'éventuellement la suite se fera le lendemain[35]. Il ne se trompe pas, puisque après avoir prêché environ 1h 10, il décide de continuer le lendemain et finira en une cinquantaine de minutes.

La durée d'une prédication est bien différente au Ve siècle, puisqu'il estime avoir été "un peu long" après avoir parlé 1h 40 ![36] Du coup, l'orateur connaît la limite extrême et il arrive que le sermon soit coupé par le repas : une heure avant, une heure après[37].

 Quelle est donc la durée de ses sermons ? Entre 1 heure et 1h 45 suivant mes estimations. Pour le commentaire du psaume 118 (h119), Augustin choisit le principe qu'il appelle de "l'homélie" et découpe ainsi ce très long psaume en 32 homélies de 12 à 25 minutes chacune, presque toutes ne dépassant pas quinze minutes. On voit donc qu'il y a deux "formats" différents de prédication, qui devaient s'appliquer à des offices également différents. Il est difficile de dire à quels offices Augustin réserve ses sermons sur les psaumes. En effet, on les trouve dans des célébrations diverses, dans une cérémonie d'enterrement et parfois à l'office du dimanche [38], leur durée ne permettant pas de dire qu'il prêchait plus courtement dans un cas ou dans un autre. Le prédicateur semble avoir eu une large "marge de manœuvre".

 Un incident montre la capacité d'adaptation d'Augustin. On le voit ainsi improviser :

«Nous avions préparé un psaume court que nous avions donné à chanter au lecteur, mais apparemment quelque méprise lui en a fait prendre un autre en sa place. Nous avons néanmoins mieux aimé, mes frères, dans cette surprise du lecteur suivre la volonté de Dieu que la nôtre et ne nous pas tenir trop attaché à notre première résolution.»[39].

 Une autre fois, l'explication du psaume est reportée à un autre jour parce que l'Evangile qui vient d'être lu (il s'agit du chapitre 24 de Matthieu qui parle des persécutions et des temps de la fin) a produit un tel effet sur l'assemblée, qu'Augustin s'est senti obligé de commenter plutôt ce passage de l'Evangile[40]. On voit par là de quelle façon l'auditoire réagit aux lectures et à ce qui est dit. Plusieurs passages font écho des réactions de ces hommes et de ces femmes qui sont paysans ou pécheurs, en tout cas pour la plupart issus du milieu populaire d'Hippone. En marge des explications qu'Augustin donne sur les psaumes, on sent une grande familiarité, une façon détendue de s'adresser à l'assemblée. S'il ose des admonestations incisives, il sait être aussi plein de douceur. Ces diverses nuances dans son discours se retrouvaient certainement dans une expression orale souple mais directe. L'homme avait une formidable présence, on s'en doute par le contenu qui est profond, par les transitions, les sentiments exprimés, les images hautes en couleurs et cette manière d'être entier dans ce qu'il dit, quitte à adoucir ensuite un propos brutal.

 A. Combes

Ne manquez pas de témoigner votre intérêt en m'envoyant un message : combes@aventures.org


[1] Si les commentaires des psaumes 1 à 32 ont été composés entre 391 et 395, les sermons les présentant ont été certainement improvisés, comme d'ailleurs tous les autres. Des "sténographes" recueillaient par écrit ce qui tombait de la bouche d'Augustin. On a ainsi près de 500 sermons dont une bonne partie ont été notés "in situ" avec, éventuellement, des corrections ultérieures.

[2] Augustin, Sermons sur les psaumes, A. Pralard, Paris 1696, 7 volumes.

[3] 3e sermon sur la 2e partie du psaume 32 et 120. La numérotation est celle dite "grecque" adoptée par la liturgie catholique. On trouvera entre parenthèse suivit d'un "h" le numéro de la numérotation dite "hébraïque" de la T.O.B. , des versions protestantes et de la plupart des versions catholiques.

[4] Psaume 33 (h34).

[5] Psaumes 34 (h35), 52 (h53), 86 (h87).

[6] Psaumes 86 (h87), 94 (h95), 103 (h104), 131 (h132).

[7] Psaume 95 (h96).

[8] Psaumes 48 (h49), 50 (h51), 103 (h104).

[9] 2e explication du ps. 18 (h19)

[10] 2e explication du ps. 26 (h27).

[11] Ps. 46 (h47), 119 (h120).

[12] 2e explication du ps. 31(h32), Ps. 86 (h87).

[13] 2e explication du ps. 21 (h22)

[14] Ps. 37 (h38), 56 (h57), 126 (h127).

[15] 2e explication du ps. 18 (h19), ps. 146 (h147a)

[16] 3e sermon sur la 2e partie du ps. 32 (h33)

[17] Ps. 41 (h42).

[18] Ps. 50 (h51).

[19] Ps. 50 (h51).

[20] Ps. 80 (h81). Après plusieurs tests, j'ai fait une évaluation des durées en fonction de la longueur des textes.

[21] Ps 147 (h 147b)

[22] 3e sermon sur la 2e partie du ps. 32 (h33).

[23] Ps. 72 (h73). Voir aussi ps. 93 (h94).

[24] Ps. 34 (h35).

[25] Ps. 38 (h39).

[26] Ps. 34 (h35).

[27] Ps. 35 (h36).

[28] Ps. 49 (h50).

[29] Ps. 42 (h43).

[30] Ps. 60 (h61).

[31] Ps. 58 (h59).

[32] Ps. 60 (h61).

[33] Ps. 62 (h63).

[34] Ps. 33 (h34).

[35] Ps. 48 (h49).

[36] Ps. 57 (h58), 141 (h142).

[37] Ps. 88 (h89).

[38] Ps. 33 (h34) 2e sermon.

[39] Ps. 138 (h139).

[40] Ps. 147 (h147b).