"Humour et prière" c'est possible ?

 (Interview d’ Alain Portenseigne par Jean- Matthieu Thallinger au sujet du spectacle  « Y a quelqu’un » écrit par A. Combes.  Pour le journal « Le Messager »)

 -   Alain Portenseigne , vous présentez votre  dernier spectacle « Y'a quelqu'un », des  sketches autour de la prière.  Votre spectacle adopte le ton de l'humour,  vous pensez que l'on peut rire de la  prière ?   

 Dans ce spectacle, il ne s'agit à aucun moment  de rire de la prière, ni de se moquer des  gens qui prient, ni même de leur façon de  prier.  Il s'agit plutôt d'épingler, mais avec humour,  les travers dans lesquels chacun peut tomber,  croyants et non croyants, vous et moi inclus,  dans sa conception de la prière et aussi dans  sa conception de Dieu. Et ça, le public s'en  rend bien compte.  Ce qui est bien dans l'humour, s'il est intelligent  et respectueux des gens, c’est qu’il ouvre  des portes mais sans jamais les refermer,  pour que les spectateurs puissent entrer et  sortir du spectacle en toute liberté sans jamais  se sentir coincé, manipulé. Finalement,  je pense que justement pour ce genre de  thème, l'humour est salutaire, sinon indispensable.

 - Comment vous est venue l'idée de ce  spectacle ?

 Alain Combes en a eu l’idée et l’a écrit. Je  crois qu‘il a eu l’intuition qu’en abordant la  prière, on pouvait interpeller nos contemporains  et leur permettre de faire le point sur  leur foi. Dans une société du bruit, de la performance,  de l’individualisme, y a-t-il encore  de la place pour une réflexion sur le sens de  la vie, pour une recherche spirituelle ? « Dis-  moi comment tu pries et je te dirais qui tu  es… » Je crois vraiment que notre position  par rapport à la prière, que l’on soit croyant ou  non, est significative de notre relation au  temps et à l’espace, aux autres, et à Dieu. En  cela ce spectacle touche au plus profond de  chacun.

 - Pensez-vous que se spectacle s’adresse  à un public ou une personne particulière ?

 Non pas vraiment. Ce spectacle peut être vu  par tous, notamment par à un public non  averti, qui n’a pas forcément de culture biblique  ou religieuse, ce qui représente un nombre  croissant de nos contemporains, notamment  parmi les plus jeunes. Je crois que la  question de la prière, d’une relation personnelle  à un Dieu connu, espéré, ou même hypothétique,  traverse toute les civilisations et  concerne tout homme.

 - Il doit y avoir presque autant de manières  de prier que de priants. Y a-t-il de bonnes  et de mauvaises manières de prier ?

 Surtout pas. D’ailleurs peut-on imaginer un  Dieu qui n’accepterait qu’une seule façon de  prier? Je crois plutôt que la prière est un chemin  que l’on décide de prendre, ou que l’on  est poussé, par les événements, les épreuves  parfois, à prendre. Un chemin fait de tâtonnements,  d’hésitations, quelquefois un combat  contre soi-même, ou contre Dieu, mais dans  tous les cas cela reste un dialogue avec lui,  ouvert à toutes les propositions, et c’est cela  qui compte.  Je pense d’ailleurs que Dieu Lui-même ne  pense pas, si je peux me permettre d’imaginer  ce qu’Il pense, qu’Il y ait une bonne ou  une mauvaise façon de prier. D’après moi, Il  sait à l’avance que cette prière sera imparfaite  car Il connaît celui qui prie… Et cela est toute  la grandeur de la prière que d’être le lieu privilégié  où l’on est accepté tel que nous sommes,  dans notre incapacité même à « bien  prier ». Je crois que ce qui compte pour Dieu  comme pour nous, c’est que dans « l’action  de la prière », si j’ose dire, nous avançons et  rencontrons véritablement quelqu’un, qui petit  à petit nous aidera lui-même à prier. Cela me  fait penser à cet homme dans l’évangile de  Marc qui dit à Jésus : « Je crois, mais vient au  secours de mon manque de foi » On pourrait  aussi dire à Dieu : « je prie, mais viens au  secours de mon incapacité à (bien) prier » et  en disant cela à Dieu, je suis déjà dans la  prière.  Au fond, je vous rejoins quand vous dites qu’il  y a autant de manières de prier que de  priants, puisque ce chemin de la prière est le  plus intime qui soit. Après, je pense que chaque  confession chrétienne a une pratique qui  lui est propre, catholique, protestante, orthodoxe… Pour moi, aucune n’est meilleure que  l’autre. Ce qui compte, c’est que cela aboutisse  toujours à ce face à face totalement libre  et original avec Dieu. Finalement c’est de tout  cela que parle le spectacle d’Alain Combes.  Mais voilà que je deviens trop sérieux ! Mieux  vaut venir voir le spectacle et vous verrez  qu’on peut aussi réfléchir à tout ça, se laisser  interpellé, dans la bonne humeur…

 - Avez-vous eu des réactions suite à vos  représentations ?

 Oui bien sûr. Beaucoup me disent se reconnaître  dans des personnages, ou y reconnaître  l’opinion ou l’attitude d’une personne de  leur entourage. J’ai joué en prison en mai  dernier, et là aussi il y a des choses fortes qui  m’ont été dites, comme ce détenu qui me  parle des positions pour prier, de l’importance  pour lui de se mettre en condition avec tout  son corps. Ou encore ces jeunes que je rencontre  dans des établissements scolaires et  qui viennent me voir après le spectacle pour  me dire que telle réflexion sceptique d’un personnage  était exactement ce que ce que disait  l’un de ses parents. Mais surtout il y a les  réactions des gens pendant le spectacle qui  me touchent. Il y a des rires très parlants,  mais aussi certains silences partagés qui en  disent long…

 - Votre propre relation à la prière s'est elle  transformée en préparant et jouant  ce spectacle ?

 En répétant le spectacle, il s’est en effet  passé des choses pour moi. Lorsque vous  devez avec toute votre intelligence, votre  sensibilité, votre imagination, entrer dans la  situation des personnages, sur un sujet qui  touche parfois à des choses très intimes de  votre vécu, cela ne peut pas vous laisser  indifférent. D’ailleurs j’ai décidé de me lancer  dans l’aventure de ce spectacle justement  après m’être essayé à dire le texte, à entrer  dans les mots, les silences, ou même les  outrances du texte, la révolte aussi à certain  moment, et l’émotion est venue, le sentiment  soudain de toucher à l’essentiel.  De ce genre d’expérience, on ne sort pas  indemne. Je crois que le spectacle s’alimente  de mon expérience autant qu’il alimente  mon expérience quotidienne de la  prière.

 - Parlons encore de vous. Vous êtes comédien.  Quels détours vous ont amené  sur cette voie et en particulier avec l'association  Aventures ?

 En fait, j’étais comédien avant d’être chrétien.  Et fermement athée en plus. C’est à  dire que pour moi, Dieu était une invention  de l’homme et je pensais me débrouiller très  bien sans ce genre de béquille (c’était un  peu comme ça que je voyais la foi). Et c’est  grâce à l’apôtre Paul que tout ça a changer  pour moi. C’est lui, si on peut dire ça comme  ça, qui, au détour d’une de ces lettres, m’a  ouvert la voie vers le Christ. Et depuis ce  jour je me suis mis à parler à Dieu, à le prier.  Et voilà que ce Dieu qui n’existait pas pour  moi, était présent, là, dans ma tête, dans  mon cœur, et je lui parlais et il me répondait…  C’est un peu ce que décrit par moment  le spectacle, ce dialogue qui est venu  d’un coup mais qui s’est construit petit à  petit. il se trouve que dans le groupe  « Aventures », chacun à sa manière, a vécu  ce genre d’expérience au travers de la lecture  de la Bible. Et c’est dans la réflexion et  la prière que nous avons décidé, d’un commun  accord, de témoigner dorénavant de  notre foi au travers de notre métier.

 - Comédien et chrétien, on peut en vivre ?

 Grâce à Dieu, vivre du métier de comédien,  je n’y arrive pas trop mal, pour le moment en  tout cas. Tant que ce que je trouverai sur  mon chemin des chrétiens, des églises qui  ont envie de sortir de leurs murs pour  s’adresser à leurs contemporains de manière  vivante et renouvelée… Au sein du groupe « Aventures » nous essayons  de proposer aux chrétiens des outils  qui soient adaptés au monde dans lequel on  vit. Ce spectacle sur la prière en est un bon  exemple puisque, comme je vous le disais  au début, il veut interpeller les gens d’aujourd’hui,  les prendre là où ils en sont pour  les faire avancer un petit peu, et peut-être  leur donner ou leur redonner le goût de  Dieu.

 - Une conclusion : avez-vous obtenu une  réponse à votre question « Y'a  quelqu'un ? »

 Oui, pour ma part j’ai trouvé la réponse. Et si  je peux aider d’autres au moins à se poser  la question, j’en serais très heureux. Mais là, c’est à chacun de répondre…