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La pause et le temps dans l'expression orale en église

(Alain Combes)

 

Voici quelques réflexions sur l'oralité en église. L'aspect technique de ce qui suit recouvre peut-être bien plus que des "conseils pour mieux lire". Ces pages veulent ouvrir quelques perspectives pour mieux comprendre nos relations au texte et aux auditeurs du texte. Cette étude reprend et complète des extraits du "Nouveau manuel d'Expression orale" d'A. Combes.

 

La pause

Le silence et la pause

Qu'est-ce que la pause ?

La pause est résonance...

L'effet des pauses selon leur durée.

Une lecture sans pauses.

La pause ouvre le dialogue

La pause après le point

Le blanc

 


La pause
 

Un défaut fréquent de la parole en public, mais particulièrement de la lecture devant un auditoire, réside dans un débit en continu qui évite au maximum de laisser du temps entre les phrases ou entre les phases de la pensée ou du récit. A peine s'autorise t'on, ici ou là, une pause indispensable à la respiration, comme un plongeur en apnée qui remonte à la surface. On prétend parfois qu'il est plus "moderne" d'enchaîner idées et mots. On confond facilement rapidité et confusion, oubliant que plus il faut aller vite, plus la présentation orale du texte doit être claire. Certains prétendent également qu'il est lourd de "fractionner" son phrasé, là encore il faudrait se mettre d'accord sur ce "fractionnement" dont il est question. Lire, ce n'est pas "ânonner", ni faire "tomber" sans cesse son débit. Les pauses que nous allons étudier ici sont du même genre que celles que l'on fait régulièrement dans le langage parlé quotidien.

Nous allons donc réfléchir un instant sur les avantages de laisser ces courtes "respirations" au texte. Et pour terminer nous essayerons de comprendre le pourquoi de ce déroulement ininterrompu qui caractérise tant de lectures en églises.

 

Le silence et la pause
 

Dans l'Antiquité, Aristophane de Byzance avait inventé un système de signes indiquant des pauses de trois durées différentes. Il était déjà acquis que le silence était essentiel dans le discours, non seulement pour des raisons "musicales" mais aussi pour porter convenablement le sens du texte.

Nous verrons que ce silence ne s'oppose pas à la parole, comme s'il y avait du "plein" (les paroles) et du "vide" (les pauses), les deux se complétant pour devenir une parole entière. La notion de rythme si essentielle dans la communication verbale n'existe que par le principe d'alternance : rapide/moins rapide, fort/faible etc. mais aussi par le couple parole/silence.

 

Qu'est-ce que la pause ?

 
La pause est une rupture dans le déroulement de l'acte de parler. On pourrait tout aussi bien l'appeler "un temps". Dans un seul cas, elle est un arrêt marquant la fin d'une pensée ou d'une description : quand elle succède à un "point" véritable. Dans les autres cas de la ponctuation orale , elle peut être si courte qu'on la perçoit à peine (par exemple après une virgule dans une énumération : "un, deux, trois..."), mais elle peut aussi être un espace de temps disponible à la pensée, une sorte " d'étape ".

 

La pause est résonance...
 

D'une façon générale quand la pause est une étape, elle est aussi un miroir, un lieu de réflexion, on peut dire dans ce cas que la pause "ouvre à l'autre".

Cessons donc de nous condamner les uns les autres. // Prenez plutôt la décision de ne rien mettre en travers du chemin d'un frère qui puisse le faire trébucher ou tomber. Ro 14.13 (Semeur)

En effet, c'est dans cet espace de temps que l'auditeur va entendre le texte poursuivre sa résonance, comme les dernières notes d'un concert que l'on laisse s'éteindre dans le silence. L'auditeur va donc être présent dans ce moment, il va l'habiter, il va s'avancer en quelque sorte dans le texte ou dans le message porté par le texte, il va peut-être entendre une interrogation se poser à lui, sentir l'impact sur lui-même de ce qui vient d'être dit. Sa participation au texte fait qu'il entre en relation avec lui, en toute liberté.

 

L'effet des pauses selon leur durée.
 

Essayons d'explorer, de manière peut être un peu théorique, l'effet possible des pauses. Selon sa durée, la pause permet d'atteindre les étapes suivantes :

 
1) Accueillir, entendre, comprendre

Des mots et des phrases qui se déroulent en continu, donc sans aucune rupture, font rapidement "décrocher" l'auditeur qui ne peut même plus enregistrer, accueillir ce qui est dit. C'est un peu comme s'il n'entendait plus. La trop grande rapidité d'un débit provoque un effet semblable de confusion qui conduit au décrochage, mais même si le débit est normal, l'absence de rupture conduit à la non-écoute.

Une pause d'une durée "1" permet de recevoir le texte et d'en comprendre le sens immédiat, ou du moins d'entendre les mots du texte.
 

2) Respirer

L'auditeur écoute en se coulant inconsciemment dans le rythme du débit de l'orateur. Si celui-ci parle sans pause (ce qui est impossible longtemps) ou avec de trop courtes pauses, il "s'asphyxie" et "asphyxie" l'auditeur. Chacun a expérimenté ses moments d'écoute où l'on en arrive à ne plus respirer parce que l'orateur ne respire presque plus son discours.

Une pause d'une durée "2" permet à l'auditeur, en plus de l'écoute, de respirer souvent même physiquement- et de participer avec son corps, de manière active au discours. On remarquera que c'est au stade de la durée "2" que commence la part active de l'audition.

 
3) Réfléchir

Une pause plus longue, d'une durée "3" à un certain moment du discours ou de la lecture, va offrir à l'auditeur un espace suffisant pour qu'il amorce une pensée ou pour qu'il se pose une question rapide. Le temps étant malgré tout fort court, il ne s'agit que d'un embryon de réflexion. Il n'empêche que c'est à ce stade que l'auditeur s'inscrit dans le discours, devient partie "prenante" de ce qui est dit. Il "marque" le discours d'un élément personnel. Cette marque permet de fixer dans la mémoire de l'auditeur certains moments du discours par le lien entre la marque et le moment. On sait bien que le souvenir de ce qu'on a fait ou pensé est plus solide que ce qui ne nous appartient pas. Le produit de notre activité se fixe mieux que ce que nous recevons passivement.
 

4) Aboutir à un résultat.

La pause d'une durée un peu plus longue : "4" laisse le temps de réagir. Si le discours ou le texte a fait poser question, on aura peut-être ici une amorce de réponse. On pourra aussi se positionner rapidement dans une réaction négative ou positive, de doute ou d'inquiétude, de satisfaction ou de gêne. Bref, des émotions peuvent apparaître, mais aussi des pistes de réflexion esquissant des choix.

Une lecture sans pauses.

Une lecture sans pauses suffisantes est une communication descendante qui n'appelle ni remarque, ni réflexion, ni sentiment. C'est le cas d'une information communiquée ou d'indications pratiques. Mais dans le cas d'une lecture qui peut éventuellement susciter réactions ou prises de positions, émotions, intériorisation etc. l'absence de pauses suffisantes bride la liberté de l'auditeur, envahit son univers sonore en lui laissant peu de chances d'entrer en dialogue, en relation avec ce qui est dit.
La pause est donc la liberté donnée à l'autre d'échanger avec le texte et son contenu.

 

La pause ouvre le dialogue.

La notion de "dialogue" entre l'auditeur et ce qui est dit implique un dialogue entre l'auditeur et le locuteur, puisque c'est le locuteur qui délivre "ce qui est dit". La part du locuteur est claire : il s'agit de sa parole, de toutes ses ressources d'expression orale, du langage non verbal et des conditions (durée, lieu etc.) qu'il impose à l'auditeur. La part de l'auditeur s'exprime par des attitudes physiques (posture, regards, sourires, gestes etc.), on peut y ajouter aussi : les lieux choisis pour s'installer (plus ou moins près du locuteur par exemple), la tenue (garder ou pas son manteau...), amener ou non ses enfants, parler ou garder le silence en arrivant dans le lieu, et beaucoup d'autres détails qui témoignent d'un comportement et exprime ce que l'auditeur attend, craint, ressent dans ce moment. En fonction de ce qu'il verra du comportement de l'auditeur, le locuteur risque donc de varier, volontairement ou non dans sa façon de communiquer; par exemple, il nuancera peut-être ses propos par son expression. On a donc, du côté du locuteur comme du côté de l'auditeur des variations de comportement en fonction de ce qu'il ressent de l'autre. Il y a donc bien un dialogue.

Malgré tout, si le locuteur le veut, il peut s'enfermer dans un mécanisme de débit régulier, dans une expression totalement préparée, sans jamais s'arrêter; en bref il peut refuser de percevoir ce qui vient de l'auditeur, et dans ce cas il n'y aura pas de dialogue. Cette circonstance est fréquente puisque le stress stigmatise une crainte de se confronter ou parfois d'affronter le regard de l'autre, c'est-à-dire sa pensée et son jugement. Le locuteur mal à l'aise aura vite tendance à refuser de laisser la moindre chance à ce que nous avons appelé un "dialogue".

Mais s'il y a des pauses tout au long de l'expression du locuteur, il y aura nécessairement une forme de dialogue.

On voit bien que du point de vue du locuteur, " placer " ou " laisser " des pauses est parfois difficile. Chacun sent que le silence, s'il est une chance pour l'auditeur d'être " partie prenante " du texte, est aussi comme nous venons de le voir le risque d'un regard, d'un jugement sur celui qui parle. De plus, si son débit est " dépersonnalisé " (monotone, rapide, froid) le locuteur se place comme " détaché du texte ou du contenu ", mais s'il rythme de quelques pauses son discours ou sa lecture, il semble se considérer comme concerné par le texte, et du coup il peut craindre que tout jugement sur le texte sera aussi un jugement sur lui.

La pause après une fermeture (après un vrai point)
 

L'idée est close, la démonstration terminée, une phase de la narration arrive à son terme. L'intonation baisse et "ferme", le mouvement de la voix s'incline dans les graves. Le temps qui suit cette intonation ne se présente pas comme une pause, il marque plutôt un arrêt : il est double puisque d'une part il éteint une idée, une image, un récit, et d'autre part il inaugure une chose nouvelle. Ce temps d'arrêt n'est pas un "blanc", il est occupé par la pensée du locuteur, celle-ci se déplaçant d'un sujet à un autre. L'auditeur sent ce déplacement, il le perçoit d'ailleurs souvent visuellement car ce déplacement de la pensée s'accompagne d'un déplacement physique du locuteur : mouvement du regard, léger changement d'attitude ou de posture...il y a toujours une légère indication visible. Si l'immobilité était totale, le temps d'arrêt ne serait qu'un "blanc".

 

Le blanc
 

Qu'est-ce qu'un "blanc" ? On ne doit pas confondre la pause avec le "blanc", espace nu porteur d'aucune intention, et qui donne l'impression que le locuteur parle en style télégraphique ou qu'il oublie "son texte". Le mot qui précède "un blanc" se termine sèchement et avec une intonation plate (ni relevée, ni baissée : è ) on ne sait donc rien sur ce qui va se passer ensuite, il n'y a ni attente proposée, ni fin précisée. Au contraire, devant une pause, courte ou longue, chacun sait que la lecture n'est pas terminée.

Le blanc n'introduit pas un espace de résonance ou de réflexion, il inquiète, dérange. On se pose des questions sur le déroulement du discours ou du texte mais pas sur le contenu.

Une certaine façon de parler, avec des intonations plates et un phrasé sec produit des séries de blancs qui perturbent l'auditeur et nuisent gravement à l'écoute et à la compréhension.