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Ce texte est extrait de 
"Histoire de l'expression orale dans le culte : prédication et lecture" 
d'Alain Combes  

 

La prédication :

définition, formes et fonctions

 

Pour Dietrich Bonhoeffer la prédication a un double but : fonder et édifier la communauté.

«Dans une prédication authentique... annoncer, enseigner, évangéliser et témoigner se trouvent pris en compte et reliés correctement l'un à l'autre.» [1]

L'approche catholique donne sa dimension spécifique :

«son but est d'actualiser pour l'assemblée les textes des lectures du jour et d'introduire ainsi les fidèles à la célébration proprement eucharistique.» [2]

Et la fonction d'explication de l'écriture avec ses conséquences est réaffirmée par ailleurs :

«La prédication fera œuvre plus utile et plus conforme à la Bible si elle aide d'abord les fidèles à "connaître le don de Dieu" (Jn 4.10) tel qu'il est révélé dans l'Ecriture et à comprendre de façon positive les exigences qui en découlent.» [3]

Le commentaire de la Parole a toujours semblé nécessaire pour mieux la comprendre et pour faire percevoir son actualité dans notre vie:

 «Une prédication est un discours intégré à un culte dans lequel un membre de la communauté s'exprimant au nom de tous réactualise à travers un texte biblique le monde de signes auquel celui-ci se rattache. Il le fait en espérant amener ses auditeurs à nouer le dialogue avec Dieu et leur faire trouver ainsi un bénéfice pour leur vie.» [4]

Prédication et éloquence

  L'orateur chrétien doit-il être seulement éloquent ? St Augustin répond en rappelant que l'auditeur croit facilement qu'un homme qui parle avec éloquence parle aussi avec vérité. Si cet homme éloquent est dénué de la vraie sagesse de Dieu, il est d'autant plus dangereux puisqu'on prend plaisir à l'entendre. Augustin affirme encore que la vie de l'orateur a plus de poids que ses qualités oratoires : «Quand à celui qui est rempli d'une éloquence destituée (dénuée) de sagesse, on doit d'autant plus s'en défier, qu'on prend plus de plaisir à l'entendre dans les choses qu'il est inutile de savoir. Car comme on trouve qu'il parle avec éloquence, on croit aisément qu'il parle avec vérité. la vie de l'orateur a une plus grande autorité et est d'un plus grand poids que quelque sublimité de discours qu'il emploie.» [5]

Derrière cette citation, il y a ce vieux débat d'une technique oratoire dont on craint qu'elle expulse la sincérité du prédicateur, remplace l'inspiration de l'Esprit et devienne une technique de manipulation. Nous verrons que ce débat a produit de saines méfiances mais aussi de mauvais prétextes.

Il importe donc de savoir ce qu'on a entendu par "éloquence" ou "art oratoire". Il y a deux appréciations opposées :

- l'une restrictive considère ces techniques sous l'angle littéraire, ou simplement écrit. L'éloquence serait l'art d'agencer un discours au niveau de son contenu.

- pour l'autre l'éloquence est la capacité, le talent mis en oeuvre pour s'adresser verbalement à d'autres.

Ni l'une ni l'autre de ces définitions n'est complète ou juste. L'éloquence ou "l'art oratoire" contient la capacité à composer le discours (préparation intellectuelle) et la capacité à le communiquer (langage verbal et non verbal). C'est ce deuxième aspect qui va nous intéresser. Pendant des siècles, on a parlé pour ce domaine "d'action oratoire", on dit maintenant plus souvent "expression orale" bien que ce terme ne s'applique pas seulement à la pratique de l'orateur.

"L'action oratoire" : l'éloquence n'est pas que le langage des mots

Deux définitions distantes de trois cents ans l'une de l'autre témoignent d'une permanence dans la conception de l'expression orale.

«Les mots signifient souvent plus qu'il ne semble et que, lorsqu'on en veut expliquer la signification, on ne représente pas toute l'impression qu'ils font dans l'esprit» Il y a les "idées principales" portées par les mots et des idées "accessoires" qui peuvent être amenées «...par le ton de la voix, par l'air du visage, par les gestes et par les autres signes naturels qui attachent à nos paroles infinité d'idées, qui en diversifient, changent, diminuent, augmentent la signification, en y joignant l'image des mouvements (des impulsions), des jugements, et des opinions de celui qui  parle...le ton signifiant souvent autant que les paroles mêmes.» [6]

"Grâce à l'action, l'idée est comme portée par le corps, projetée en avant avec la voix, rythmée par la respiration, dessinée  comme le geste, commentée par l'expression et par l'attitude, rendue concrète et vivante comme l'orateur et l'auditeur mêmes. Il y a là tout ensemble un cas d'humanité intégrale et un cas de vie commune." [7]

Les formes de la prédication

 
« Il nous semble que dans l'expérience d'écoute de la prédication, c'est le "ton" qui l'emporte habituellement sur le contenu. Autrement dit, la manière de dire compte plus que ce qui est dit, du moins du point de vue de l'affectivité du public. Ce qui a trait au contenu est perçu à travers la forme qu'a le contenu.

Au fond, écouter une homélie c'est négocier en permanence le rapport entre le fond et la forme. Sauf exceptions, c'est la forme qui importe le plus. » [8]

Cette réflexion contemporaine ne pourrait-elle pas s'appliquer à tous les siècles ? De toute façon, le message devant être compris, il est nécessaire d'être accepté par le milieu où l'on prêche, de s'adapter à "ses codes".

  Nous l'avons dit, nous ne nous attacherons pas ici au contenu des prédications, sujet qui a depuis toujours fait la matière presque exclusive des ouvrages sur " l’éloquence sacrée ", sur les sermons ou sur la prédication, mais nous mettrons à jour quelques exemples pour voir de quelle manière concrète on s’est adressé aux fidèles à travers les siècles. Car enfin, outre le message qu'ils apportaient, tous ces prédicateurs avaient une façon de parler, de regarder, de bouger. Ils savaient ou non intéresser, émouvoir, enthousiasmer.

Comment s'y prenaient-ils, quels étaient leurs excès, leurs pudeurs, leurs faiblesses ou leurs forces ?

  « La communication de la Parole ne saurait se limiter à un discours constitué de mots seulement. Elle s'accompagne toujours de silences, de bruitages, de couleurs, de gestes, de rythmes... » [9]

  La culture environnante, les modes, l'évolution des mentalités jouent un rôle sur la manière dont on apporte la prédication, sur la façon dont on dit les mots, sur la vitesse du débit, sur les nuances du phrasé, sur les gestes...

  Nous verrons comment ces hommes, souvent profondément convaincus de l'importance de leur fonction ont tenté de l'adapter à ceux qui les écoutaient.

Nous rencontrerons aussi le témoignage d’un désir de toujours mieux communiquer en préservant le sens du message, ainsi qu'un bon nombre de conseils et de réflexions destinés à former ceux qui prêchaient dans l’église. La matière n'est pas facile à trouver, et, comme je l'ai dit plus haut c'est la rhétorique et la construction du discours qui ont été presque toujours l'essentiel de l'enseignement des prédicateurs. D'autre part, on a souvent jugé ces prédicateurs sur le contenu des sermons imprimés, tout en reconnaissant que leur " action oratoire " avait été déterminante. Malheureusement, les sermons imprimés ne disent pas la fougue, la froideur ou les effets des prédicateurs :

"Un sermon imprimé n'est que la moitié de lui-même; c'est une parole muette, qui n'est pas dans son lieu naturel : il lui manque le rapport avec le temps, la solennité, les auditeurs; aussi les moyens dont le prédicateur se sert dans la chaire..." [10]

Ce sont donc les témoignages des contemporains et les manuels sur " l'art de prêcher " qui seront nos principales sources de renseignements.

L’instruction des fidèles, le commentaire du texte de l’Evangile, l’explication ou la dissertation sur le rite ont constitué très tôt la matière de la prédication de l’Eglise. À l’origine réservée à l’Evêque (et cela dura plusieurs siècles), elle prendra des formes différentes tout au long de l’histoire : sermon improvisé, homélie lue par un prêtre qui n’en est pas l’auteur, prône (courte instruction qui mêle les annonces et des réflexions morales ou spirituelles), prêche des premiers pasteurs de la réforme, enseignement public par un religieux, démonstration d’éloquence des abbés de cour (oraisons funèbres, conférences de l'Avent)... [11]

Les façons de présenter une prédication

On trouve principalement trois manières de présenter un sermon : la lecture, la récitation d’un sermon mémorisé, l’improvisation.

St Augustin improvisait, les réformateurs pratiquaient de la même manière, Bossuet également mais à partir d’une esquisse de sermon, Massillon récitait « par cœur », de nombreux réformés du XIXe siècle faisaient de même.

·                    La prédication lue

La lecture a été souvent la plus décriée des formes adoptées [12].

Ni Basile, ni Jean Chrysostome, ni Luther, Zwingly ou Calvin ne lisaient leurs sermons. L’usage s’en est répandu parfois en période de querelles religieuses pour prouver par l’écrit ce qu’on avait dit. Pourtant certains prédicateurs réputés et appréciés ont lu leurs sermons, mais certains considéraient qu’il était particulièrement difficile de garder la vivacité et la richesse de la communication de cette manière.

Il est vrai que dans l’échelle du moins facile à animer au plus facile à animer, la gradation se présente comme suit :

1) lire un texte écrit par un autre,

2) lire son propre texte,

3) réciter son propre texte,

4) improviser.

«Le concile de Trente demande plus qu'une lecture; il veut une prédication...Eût-on composé soi-même son instruction, ce serait encore un abus de la lire en chaire, si, avec du travail, on pouvait faire autrement. Cette lecture ôte au discours le mouvement et la vie, elle le prive de cette puissance de persuasion, qu'un débit animé et naturel exerce sur l'auditoire, et le paralyse en quelque sorte tout entier. Cette pratique est d'ailleurs contraire à la coutume universelle de l'Eglise catholique...»[13]

Malgré tout, la lecture est conseillée quand on est dans l'impossibilité de prêcher autrement (Ve concile de Milan, Augustin, Césaire d'Arles, Grégoire le Grand...), on sait que Salvien, un prêtre de Marseille au Ve siècle était réputé pour les homélies qu'il écrivait pour d'autres prédicateurs.

Grégoire le Grand (VIe siècle) explique dans la préface des "Homélies sur l'Evangile" qu'il a procédé de deux façons : d'une part il a dicté certaines de ses homélies qui  ont été ensuite lues à haute voix dans l'église, d'autre part, il a improvisé devant les fidèles et un scribe a recueilli par écrit ce qu'il disait.

Une autre fois, le même Grégoire explique qu'à cause de ses maux d'estomac il s'est contenté de lire aux fidèles ses homélies (préalablement dictées à un scribe), mais que pour leur plaire il a fait l'effort en d'autres occasions de les improviser.

Aux siècles suivant, on mentionne comme forme l'improvisation (quand le prédicateur est capable et autorisé à prêcher), sinon la lecture des homélies dans des recueils.

·      La prédication récitée

Entre la lecture et l’improvisation se situe une pratique qui a été énormément utilisée : la récitation, ou, plus exactement la récitation d'un texte préalablement mémorisé. Plusieurs lui reprochait de donner un débit guindé, emphatique, froid, ce à quoi les tenants de la récitation prétendaient que si la mémorisation était parfaite et sûre, l’élocution avait autant de chaleur et de vie que dans l’improvisation.

La mémorisation des sermons réclamait un gros travail.

Bourdaloue (1632-1704) refusa d’être le directeur de conscience de Mme de Maintenon pour la raison qu’il avait la nécessité de préparer ses sermons et de les apprendre par cœur. [14] Plus tard, après avoir apprécié un capucin qui avait improvisé son sermon à la cour, Madame de Maintenon dit à Bourdaloue qu’il fallait prêcher comme cela, à quoi il répondit : « Madame, je regrette de ne m’en pas être avisé plus tôt, je me serais épargné bien de la peine. »[15]

Fénelon réagissait contre la mémorisation des sermons :

Le prédicateur « n’osera-t-il parler de Dieu à son peuple, sans avoir rangé [ = classé ] toutes ses paroles, et appris en écolier sa leçon par cœur ? » [16]

La préparation du sermon ne consistait pas seulement à mémoriser le texte mais à découvrir la façon orale de donner le sens des sentiments et des situations, autrement dit  il s'agissait d'adapter la forme au sens. Notons qu’il était fréquent que chaque semaine des prédicateurs mémo­risent des sermons d’une heure ou plus, et cet usage s’est poursuivi dans le monde protestant jusqu’au début du XXe siècle [17].

  ·      La prédication improvisée

  Remarquons la définition de l’improvisation donnée par plusieurs prédicateurs:

  « L’orateur sait ce qu’il va dire et ne sait pas comment il le dira. ».

  Pour certains, le sermon doit être longuement préparé dans la méditation en prenant des notes, pour d’autres, il doit être écrit entièrement puis mis à l’écart. En tous cas, le sermon improvisé n’est pas un sermon impromptu. Les grands improvisateurs avaient souvent totalement " intégré " leur message avant de le délivrer à l'auditoire.

Une petite anecdote montre qu'un prédicateur "en panne" pouvait parfois en faire porter la responsabilité au St Esprit :

 «Un jour en prêchant il demeura [à] court : tout son peuple en fut affligé, versa des larmes et poussa des cris vers Dieu pour le conjurer de rendre la parole à leur saint pasteur. Dans le discours suivant, il crut devoir consoler les fidèles de cet accident. "Les discours ordinaires" dit-il, ayant la raison humaine pour principe, obéissent à cette raison; mais les discours de piété sont en la main de Dieu qui les donne, et non de celui qui les prononce. Celui qui fait parler, fait aussi taire quand il veut. Et ses ministres l'ont dans la bouche, non quand il leur plaît, mais quand il leur veut faire cette grâce.» -[18]

  François de Sales au début de son ministère écrivait entièrement ses sermons, plus tard il n’écrivit qu’un canevas qu’il accompagnait d’une « méditation fervente », puis, à partir de cette préparation, il improvisait.

Opposé à l’usage répandu au XVIIe siècle de la récitation, Fénelon soutenait que dans l’improvisation la parole est naturelle et que les expressions sont vives et pleines de mouvements. De fait, ses contemporains rapportent que Fénelon donnait l’impression d’une éloquence « facile, insinuante, chaleureuse.»

Plus près de nous, au XIXe siècle, A. Hamond, auteur d'un traité de la prédication qui a fait autorité en milieu catholique, après avoir fortement déconseillé la lecture cite les autres possibilités :

- La mémorisation : écrire en entier le sermon, le mémoriser et réciter de mémoire. Il décourage les futurs prêtres de pratiquer ainsi à cause de l'importance de l'effort et de la difficulté à rendre vivante la récitation de son sermon. Pour différentes raisons (honnêteté, adaptation à son auditoire) il rejette aussi la possibilité d'apprendre par cœur et de dire le sermon d'un autre;

- L'improvisation : ici, plusieurs options 

1) Ecrire en entier le sermon mais se donner une liberté par rapport au mot à mot en improvisant;

2) Ecrire sommairement le fonds (idées dans l'ordre, transitions, indications pour les dire, expressions principales) et improviser.

3) Ecrire un canevas (un plan) et improviser.

4) Ne rien écrire, réfléchir quelques instants avant de parler. Autant dire que l'auteur déconseille cette manière de pratiquer. [19]

Encore plus près de nous, l'auteur d'un autre traité de prédication donne quelques précisions sur l'improvisation, il précise que de toute façon, même si l'on improvise, il faut tout écrire auparavant. "Il faudra écrire comme on parle, dans un style plus coupé, moins arrondi, moins balancé, moins périodique, avec des formes plus directes, plus personnelles, plus concrètes quant aux objets, plus vivantes quand à l'allure du discours."[20]

  Le choix entre les trois formes principales peut paraître tranché, en fait, on eu souvent recours à des méthodes intermédiaires. Les prédicateurs d'aujourd'hui qui cherchent plus de souplesse peuvent prendre exemple dans l'antiquité,  où il semble que les orateurs usaient de méthodes mixtes :

  «Les professeurs d'éloquence employaient les moyens mnémotechniques permettant de se souvenir d'une succession d'arguments, et non d'un texte entier. Il est fort probable que les orateurs - tout au moins les plus habiles d'entre eux -, mêlant la préparation à l'improvisation, rédigeaient un canevas comportant les idées essentielles, qu'ils développaient ensuite librement devant leurs concitoyens.»[21]

  Pour terminer, on peut aussi envisager de ne pas se fixer une seule méthode :

Une voix catholique :

«Un orateur vraiment formé doit être capable d'appliquer, au besoin, toutes les méthodes, et qu'il doit appliquer habituellement celle qui répond le mieux à son caractère et à ses ressources.» [22]

  Une voix protestante :

«Il est bon d'user de techniques différentes et appropriées selon les circonstances, le but visé et le sujet traité.»[23]

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