Accueil site

Suite de "La tragédie biblique"

De quoi parlait le théâtre biblique ?

Thèmes des comédies et des tragédies bibliques

Thèmes politiques

Les "grandes leçons" véhiculées par les tragédies bibliques concernent aussi les rois : Dans "Saül" de J. de la Taille (1572), l'auteur rappelle que les grands de ce monde ne sont que des instruments dans la main de Dieu.

D'autres auteurs, comme Robert Garnier ou Pierre Matthieu auront aussi le souci des grands et glisseront dans leurs tragédies des allusions plus ou moins discrètes à l'actualité et aux comportements des princes. On s'inquiète également de la lignée royale "choisie" par Dieu .

De leur côté, les auteurs protestants illustrent les guerres civiles par le combat de David contre Goliath. Selon les pièces, Goliath est, en France, le pouvoir catholique et aux Pays-Bas le pouvoir espagnol rejeté par M. de Nassau. Dans l'histoire d'Esther, le peuple juif puni par Dieu (mais malgré tout innocent) est rapproché des protestants persécutés et pourtant loyaux envers le roi. Souvent , le personnage principal devient Aman le déclencheur de la persécution, plutôt qu'Esther ou Mardochée. D'ailleurs, un événement de 1559 a pu donner lieu à un rapprochement particulièrement vif avec l'histoire rapportée dans le livre d'Esther : le 2 juin, le roi de France envoie des lettres patentes aux juges de provinces pour ordonner la destruction des protestants.

D'autres fois, le récit d'Esther sert à montrer que Dieu n'abandonne pas ceux qui se tournent vers Lui, et que l'injustice finit toujours par être châtiée.

Plus tard, au 18e siècle, les personnages des tragédies appellent souvent à la bonté ou la générosité d'un roi, non sans soumission, comme Joseph s'adressant à Pharaon :

"... mon père viendra d'une rive étrangère

Quittant la liberté qui nous était si chère,

Nous nous donnons à vous de notre volonté

Un si bon roi vaut mieux que notre liberté."

Mais l'approche de la Révolution fera entendre un autre langage :

"Fais ramper à tes pieds les stupides humains...

Puisse le monde entier, soulevé par ta rage

Jusqu'aux pieds des autels briser son esclavage."

Dans ces moments d'effervescence, tous les mots prennent un sens nouveau, et il est curieux de voir, pendant la révolution un inspecteur de police demander l'interdiction de l'"Athalie" de Racine, à la suite des vers suivants :

"De l'absolu pouvoir vous ignorez l'ivresse,

Et des lâches flatteurs la voix enchanteresse.

Bientôt ils vous diront que les plus saintes lois,

Maîtresses du vil peuple, obéissent aux roix ;

Qu'un roi n'a d'autre frein que sa volonté même ;

(...)

Qu'aux larmes, au travail le peuple est condamné,

Et d'un sceptre de fer veut être gouverné ;

(...)

Ils vous feront enfin haîr la vérité,

Vous peindront la vertu sous une affreuse image ;

Hélas, ils ont des Rois égaré le plus sage !

A ce dernier vers, l'inspecteur de police signale "une explosion générale de battements de mains dans toute la salle".

(cité par Mongrédien dans "Athalie")

 

Thèmes d'édification

Le message du Salut qui régénère est clair dans certaines "moralités" de Marguerite de Navarre, comme le recours à l'Ecriture pour guérir le corps et l'âme dans plusieurs pièces. L'obéissance à la volonté de Dieu est enseignée dans l'Abraham Sacrifiant (cf. l'introduction de la pièce) de Th. de Bèze. L'exhortation à la fidélité dans les persécutions ressort de certains sujets bibliques choisis, comme celui des compagnons de Daniel jetés dans la fournaise.

Dans son "David" (1601) Montchrestien veut montrer que le roi David, comme tout homme, peut succomber à la tentation si Dieu ne lui vient en aide. Mais la suite de l'histoire de David et Bethsabée montre aussi que le Pardon de Dieu est toujours possible.

En 1583, dans sa tragédie "Les Juives", Robert Garnier, qui est catholique, déclare qu'il veut faire un parallèle entre les souffrances du peuple d'Israël infidèle à son Dieu et les misères du temps des guerres de religion où le peuple de France "a abandonné son Dieu". Il conçoit donc sa pièce comme un appel à un réveil spirituel. A part cela, l'absence de référence à l'Eglise ne fait pas, en apparence, de cette tragédie une pièce "chrétienne".

Dans les drames bibliques allemands de la fin du 16e siècle, la préoccupation est surtout de présenter des modèles de foi et de vie droite (Abraham, Rébécca, Samuel...)

L'histoire de Joseph est souvent l'occasion de faire, par exemple, l'éloge de la chasteté (dans la scène ou Joseph triomphe de la séduction), et d'exalter le comportement du juste dans les drames familiaux.

On trouve aussi des déclarations féministes, ainsi, dans "Adam et Eve" de Tannevot (1742), Eve, consciente de sa faute offre de la "payer" à Adam en travaillant avec zèle et en le servant. Adam refuse en disant :

"Sois toujours ma compagne et non pas mon esclave"

Mais l'édification garde bien sûr un objectif catéchétique : quand Isaac entre en portant le bois du sacrifice comme Jésus porte sa croix, le rapprochement est clair, Isaac préfigure le Messie.

D'ailleurs, la plupart des tragédies du 18e siècle étant destinées aux collèges, les auteurs annoncent sans ambiguïté leur but :

"Nous allons exposer ces leçons au théâtre

Où voyant un fidèle avec un idolâtre

Dans l'un vous trouverez ce qu'il faut éviter

L'autre vous offrira ce qu'on doit imiter"

Au moment de la représentation d'"Athalie", la présentation de la pièce dans un cadre profane choqua Mme de Maintenon auquelle Mme Dangeau écrivit:

"Je suis obligée de vous dire, Madame, que tout Paris est touché d'Athalie, et qu'on en sort très édifié : cette pièce donne lieu à quelques-uns de réfléchir et à d'autres de parler de Dieu en bons termes."

(cité par Mongrédien dans "Athalie")

 Les grands sentiments sont aussi mis en valeur :

"Il est beau de périr, quand on meurt pour la foi"

 

Thèmes de controverse

Le théâtre protestant du milieu du 16e siècle développe la controverse, les attaques contre le clergé catholique et contre certaines pratiques religieuses.

"O froc, O froc, tant de maulx tu feras,

Et tant d'abus en plein jour couvriras !"

Ainsi, on peut voir parfois les sacrificateurs de Baal habillés comme des prêtres contemporains, les idoles des philistins comparées aux statues des églises etc.

Dans d'autres cas, la controverse se fait au niveau théologique, comme en Allemagne avec B. Waldis qui dramatise la parabole du fils prodigue pour développer le thème de la justification : pardon gratuit du pécheur sans nécessité des oeuvres de la foi. Le frère aîné qui réagit contre le pardon accordé représentant l'erreur de la doctrine catholique.

Les protestants militants choisissent aussi des récits ou concentrent des épisodes bibliques pour durcir les énergies à l'heure du combat, mais déjà un Théodore de Bèze, un Rivaudeau ont le souci de faire oeuvre d'art.

Au 18e siècle, un autre type de controverse se fait jour : le style parodique, avec Voltaire qui présente "Saül et David" (1763), une sorte de farce sans respect de l'histoire biblique qui s'attaque surtout aux prêtres et à l'image du roi David. Voltaire reconnaîtra plus tard le mauvais goût de cette pièce et la désavouera.

Quels sujets sont choisis dans la Bible ?

Sujets des comédies bibliques

A la fin du 16e siècle, la Confrérie de la Passion de Rouen présente une pièce sur l'épisode du lavement des pieds.

De nombreux "Noël" sont écrits et présentés, certains sont repris dans des Mystères, entièrement ou seulement certains "moments" avec les bergers (l'apparition aux bergers, l'adoration) qui étaient particulièrement appréciés.

Les comédies bibliques de Marguerite de Navarre s'intitulent : "La nativité", "l'adoration des Trois rois", les innocents", "le désert" et développent des passages évangéliques précis en les émaillant de citations des prophètes ou des livres poétiques de l'Ancien Testament.

 

Sujets des tragédies bibliques

Louis Des Masures construit sa trilogie sur David sur 3 chapitres du 1er livre de Samuel :

ch. 17 : "David combattant", ch. 18 : "David triomphant, ch. 26 : "David fugitif.

A. de Rivaudeau, dans sa tragédie "Aman", débute par un monologue de Mardochée de plus de 200 vers qui rappelle tous les événements bibliques du déluge à l'exil.

Dans "Esther" (1585) de Matthieu, où l'unité de temps n'est pas plus respectée que chez ces contemporains, la pièce comprend tout le récit du livre d'Esther depuis le festin avec la reine Vashti jusqu'à la "victoire" de Mardochée.

Dans "Les Juives" de Robert Garnier on retrouve les chapitres 24 et 25 du 2ème livre des Rois, le chapitre 36 du 2ème livre des Chroniques, le chapitre 29 de Jérémie, et quelques passages des "Antiquités judaïques" de F. Josèphe. Mais des extraits de presque tous les livres de l'Ancien Testament sont présents dans les dialogues. Ce principe se retrouve également plus tard dans "Athalie" (1691) de Racine, où l'auteur ne veut pas seulement présenter l'époque des événements qu'il raconte, mais aussi la religion juive. C'est pourquoi, tous les livres de la Bible sont représentés par différents passages tout au long de la pièce.

D'une manière générale, dans les tragédies, les personnages sont historiques, conformes aux récits d'origine. Parfois, un personnage inventé va orienter les options de la pièce. Par exemple, dans "David" (1601) de Montchrestien, l'auteur ajoute le personnage de Nadab, qui, dans l'épisode de David et Bethsabée poussera le roi à faire tuer Urie, mari de Bethsabée. Ainsi le roi David commet ce crime, après résistance, convaincu par ce fourbe courtisan. Le roi apparaît un peu moins "sale" grâce à ce personnage.

Au 18e siècle le roi David sera encore le personnage central de plusieurs tragédies. On apprécie la simplicité de ses débuts, sa sensibilité, sa grandeur qui se plie malgré tout à la volonté de Dieu.

Les tragédies autour des personnages de Joseph et de Judith sont en majorité au 18e siècle. De son côté, le roi Saül inspirera plusieurs auteurs du 19e.

 

Lieu, espace, décor, éclairage

Les lieux (décors) uniques puis successifs

A la fin du 15e siècle se répand un système inspiré du théâtre antique : au fond du plateau nu sont disposés des sortes de cabines fermées par des rideaux, formant donc coulisses. Au dessus de chaque rideau est mentionné le nom du personnage. Quand il en sort, on sait donc de qui il s'agit. Ces "lieux" des personnages s'apparentent aux mansions médiévales mais de façon réduite et très simplifiée.

Au 16e siècle, le décor unique permet malgré tout, un peu comme celui du théâtre latin, la présentation simultanée de plusieurs lieux. Par exemple, dans "Aman", qui raconte, rappelons-le l'histoire d'Esther :

"Il est possible d'imaginer un décor reproduisant le palais du Roi, près duquel serait la maison d'Aman. Entre les deux se situerait la cour où paraîtraient Mardochée, Siméon et la Troupe. Le palais du Roi serait principalement représenté par une pièce centrale d'où l'on pourrait accéder soit chez le Roi, soit chez Esther."

Le principe des lieux présentés successivement au fur et à mesure de l'action s'est généralisé à partir du 17e siècle grâce aux salles de représentations fermées, adaptées au théâtre et dotées d'installations plus ou moins fixes. Depuis le "Cid", un certain nombre de spectateurs sont sur la scène mêlés aux acteurs, ce qui "refroidit" beaucoup l'action, aussi Voltaire luttera victorieusement contre cette mode qui durait.

Dès que la règle des unités imposant un seul lieu-décor pour tout le spectacle disparut, on disposa successivement des décors différents pour les principaux lieux de l'action. Souvent, des panneaux peints "standards" servaient de référence : un paysage type, une rue type, un "intérieur bourgeois" etc. La simplification maximum vint plus tard avec le rideau peint agrémenté de quelques meubles.

Le décor lui-même

Au 17e siècle....

Au Collège de St Cyr, les "demoiselles bleues" qui créèrent avec faste "Esther" de Racine jouent également, et sans décors ni costumes particuliers "Jonathas", "Absalon" de Duché, "Saül" de Longepierre et "Joseph" de l'Abbé Genest.

Par contre dans "Athalie" on verra au dernier acte le fond du théâtre s'ouvrir, le dedans du temple apparaître et les lévites armés arriver de tous côtés.

Au 18e siècle on prône le grandiose, par exemple une salle d'un palais royal avec en fond un paysage. D'ailleurs le palais antique restera longtemps à la mode, on y ajoutera des escaliers, des balustrades suivant les moyens à disposition.

 

L'éclairage

L'éclairage a plusieurs fonctions importantes qui n'ont pu être utilisées qu'au fur et à mesure de son évolution.

Si le jeu en extérieur ne réclamait que la lumière du jour, le passage aux salles fermées nécessita des chandelles de suif d'un usage dangereux, salissant, peu efficace et de courte durée. La nécessité de moucher les chandelles toutes les demi-heures mena au découpages en "actes" de durées à peu près égales dans le théâtre du 16e et 17e siècle. L'usage de faire intervenir des choeurs entre les actes permettait d'opérer le renouvellement de l'éclairage.

En 1720 on commence à utiliser la bougie de cire, plus propre . Les lampes à huile apparaissent vers 1788, l'éclairage au gaz en 1822.

Ce n'est qu'en 1898 que commence à être utilisée la rampe électrique.

 

Costumes, accessoires

Dans les premières tragédies bibliques protestantes où le désir de controverse est fréquent on utilise aussi le costume pour alimenter le discours. Par exemple il n'est pas anodin de voir dans "Abraham sacrifiant" de Théodore de Bèze, le personnage de Satan habillé en moine.

 

Jeu des acteurs, interprétation

Le désir de "plus de naturel" se retrouve même dans des tragédies très conventionnelles, puisqu'au 18e siècle on loue les acteurs qui ne sont pas des "déclamateurs" ennuyeux mais qui portent par leurs gestes et leur voix les sentiments qu'ils veulent exprimer.

La réflexion de mise en scène renouvellera dès la fin du 19e siècle les conventions classiques figés, ainsi Mounet-Sully en dirigeant "Athalie" se pose dans ses notes des questions comme celles-ci :

- Quel est le geste de la prière ?

- S'agenouille-t-il ? Devant Dieu

- Se prosterne-t-il ? et devant Joas

- Différence entre les prêtres et les lévites ?

- Dieu est-il partout ? Peut-on le prier en tournant le dos au sanctuaire ?

- L'attitude des croyants en face de Joad ? Par quelles attitudes se manifestent leur foi, leur respect, leur amour pour le Grand Prêtre ?

(Notes de Mounet-Sully, [Questions restées sans réponses satisfaisantes])

Un peu plus tard, André Antoine dit du jeu de Sarah Bernhardt, dans la même pièce :

: "Nous ne retrouvons plus les intonations, les effets consacrés des morceaux les plus connus ; c'est une refonte prodigieuse et complète de traditions désuètes ; les mots, les vers immortels chantant dans notre mémoire, apparaissent comme neufs et jamais entendus."

 

extrait de "La Bible mise en scène"

Accueil site