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Ce texte est extrait de "l'histoire de la Bible mise en scène"
d'Alain Combes

Moralités et tragédies

 

"Moralités" et comédies bibliques (16e siècle)

 

La "moralité" est une pièce presque toujours allégorique où les personnages symbolisent des vertus, des vices, des états (Ignorance, Eglise, Crainte-de-faire-pénitence, Vérité, Amour, Chair, Esprit...). Dans le théâtre anglais ("la moralité de Tout-homme"), dans l'auto sacramental espagnol ("Auto du procès de l'Homme"...) on apprécie ces pièces très statiques où le salut de l'homme est mis en cause par sa conscience et défendu par la miséricorde. En Espagne, avec certains auteurs, ces sujets s'étofferont, tenant parfois du drame historico-théologique ("l'asile des fous" de José de Valdivieso), ou du sermon dramatisé (cf. Calderon).

Marguerite de Navarre a composé et fait représenter à sa cour des moralités (ou "comédies" ) à sujets bibliques (la nativité, l'adoration des trois rois, les innocents...). Personnages symboliques, discours, longues réflexions philosophiques et langage abstrait caractérisent les moralités de Marguerite de Navarre. Elles tiennent plus du poème dialogué que du théâtre.

Les auteurs de tragédies se moqueront des moralités et du goût des personnages symboliques. Ce type de pièces sera de moins en moins présenté.

On trouvera au 16e siècle une profusion de pièces jouées dans les collèges : farces, comédies, tragédies, mais les pièces bibliques seront en petit nombre en France, on en verra un peu plus dans les pays limitrophes (Savoie, Suisse, Pays-Bas) et plus encore dans les collèges dirigés par les jésuites ou dans les écoles protestantes.

Au milieu du 16e siècle, les protestants écrivent des moralités pour stigmatiser les abus cléricaux, critiquer le pape et les dogmes. Mais il y eut différentes formes dont certaines autour des paraboles évangéliques (surtout celle du mauvais riche et de Lazare ainsi que la parabole de l'enfant prodigue.).

 

La tragédie biblique (16e-17e siècle)

Histoire

La tragédie biblique chez les protestants

En France et dans les pays de langue française

 

Les protestants furent les créateurs de la tragédie biblique.

Dans les pays de langue française, il y a, dès le début de la réforme une opposition protestante aux Passions et aux Mystères. Henri Estienne reproche aux premières de "profaner" la Bible, Calvin tente vainement en 1546 de s'opposer à une représentation du "Mystère des Actes des Apôtres". Mais les comédies, farces et moralités protestantes pullulent pendant quelques dizaines d'années.

Ces pièces critiquent le clergé, exposent des idées et polémiquent. D'autre part, les calvinistes actualisent les événements bibliques en les rapportant à leur situation . Ainsi, le rapprochement des faits fortifie la foi de beaucoup.

A. de Rivaudeau est un de ceux qui mettent leur talent au service des autres protestants .

Théodore de Bèze, réformateur français converti en 1548 deviendra l'adjoint de Calvin à Genève.

En 1550, à Lausanne, Théodore de Bèze désireux de travailler à l'édification de tous, publie "Abraham sacrifiant", une tragédie écrite, suivant l'habitude du temps pour être jouée par les étudiants, et qui eut unegrande influence sur les auteurs protestants du 16e siècle . Le prologue de comédie qui ouvre la pièce ne doit pas faire oublier l'intention didactique de l'auteur :

"Dieu vous gard' tous, autant gros que menuz,

Petis et grans, bien soyez vous venuz.

Long temps y a, au moins comme il me semble,

Qu'icy n'y eut autant de peuple ensemble :

Que pleust à Dieu que toutes les sepmaines,

Nous peussions veoir les Eglises si pleines !"

Mais l'opposition calviniste au théâtre ne se dissipa pas en France, puisque au synode national de Poitiers en 1560 la décision suivante fut prise :

"Tous consistoires seront avertis par les Ministres de défendre soigneusement toutes Danses, Mommeries, tours de Gibecière et Comédies ".

Une autre décision, plus modérée, fut prise en 1578 au synode de Ste Foy :

"Ceux qui mettent la main à la plume pour écrire les histoires de l'Ecriture Sainte en vers seront avertis de n'y mêler pas des Fables poétiques, et de n'attribuer pas à Dieu les noms des fausses divinités, et de n'ajouter ni retrancher aucune chose de l'Ecriture mais de s'en tenir aux propres termes du Texte sacré".

Mais, le 10e synode, celui de Figeac, en 1579 coupe court aux représentations bibliques :

"Les livres de la Bible, soit Canoniques ou Apocryphes, ne seront point employés en Comédies ou Tragédies par aucune représentation des Histoires tragiques ou des autres choses qu'ils contiennent."

En Allemagne

Luther et Melanchton permettent et encouragent la représentation des comédies latines de Térence dans les collèges. Si Melanchton apprécie peu les pièces bibliques, Luther admet dès 1530 que l'on joue aussi dans les écoles des épisodes de la vie de Jésus, en veillant à respecter les récits évangéliques. En 1543 il autorise même les représentations bibliques pour le peuple en recommandant de ne pas intégrer, (comme cela était courant dans les Mystères) des intermèdes satiriques. Luther reste malgré tout hostile aux Passions.

Le goût du grand réformateur pour les "belles" figures bibliques (Judith, Esther, Daniel...) et son assentiment à l'éclosion de textes dramatiques à partir de la Bible, va permettre dans les pays luthériens un important développement du théâtre biblique.

Aux Pays-Bas

Au 16e siècle le théâtre scolaire biblique est très répandu aux Pays-Bas, mais les représentations publiques sont l'objet de nombreuses attaques :

"Le premier synode national des Pays-Bas (Dordrecht, 1578) prend notamment position contre les représentations publiques de pièces religieuses, c'est-à-dire bibliques au sens strict ou large du terme. A côté du fait que l'on trouvait déjà sacrilège en soi la représentation des faits de la révélation divine sur des estrades de rhétoriqueurs, les théologiens craignaient surtout que la foi véritable ne se trouve corrompue par l'ignorance des rhétoriqueurs théologiquement non qualifiés. Il est certain que l'usage fréquent d'ajouter aux pièces allégoriques et bibliques des scènes et des personnages comiques, doit avoir contrarié au plus haut point les consistoires. De plus, le fait que les représentations théâtrales aient souvent lieu un dimanche signifiait pour eux une profanation abominable d'un jour consacré à Dieu."

Marginal au 17e siècle, le drame biblique sera surtout représenté par Joost Van den Vondel (La Pâque, Salomon, Joseph...), mais après cela le théâtre se sépare de la religion.

La tragédie biblique chez les catholiques

En France

Dans de nombreux collèges la tradition veut que les professeurs écrivent des pièces à but pédagogique pour leurs élèves. L'écossais Buchanan qui exerça en France, au Portugal et dans son pays écrivit "Jephtes" (1554) et "Baptistes" (1577), deux pièces écrites et jouées en France aucollège de Guyenne à Bordeaux . Buchanan, calviniste dans la deuxième moitié de sa vie distilla dès le début des allusions satiriques au clergé. Ces deux pièces, écrites en vers latin et souvent traduites par la suite, sont d'une valeur littéraire certaine, Jepthes ayant d'ailleurs exercé une grande influence sur les auteurs français de pièces bibliques.

A la même époque, Pierre Mathieu écrivit "Esther" (1584), mais l'auteur catholique le plus marquant fut Robert Garnier, auteur d'une unique pièce "Les Juives" (1583) qui porte un message très actuel à cette France déchirée par les guerres de religion.

Peu après, les réformes catholiques du commencement du 17e siècle restaurent le prestige des saints, de ce fait, à partir de cette époque les pièces tirées du martyrologe et de la vie des saints sont beaucoup plus nombreuses que celles d'inspiration biblique (le meilleur exemple en est l'oeuvre de Corneille).

On trouve malgré tout un "Saül"(1642) et une "Esther" (1643) de Du Ryer, un "Saül" de Billard (1610), une "Perfidie d'Amman (1622), un "Achab" (1634), un "Israël affligé" de Jean Vallin (1637) et une "Passion" (1649) de François Chevillard qui suit fidèlement le récit de la Passion dans Jean et Luc mais en brodant sur le canevas évangélique. Cette pièce tient beaucoup du commentaire de texte biblique. Elle sera représentée pendant près de 150 ans, jusqu'à la Révolution.

Corneille puise ces sources uniquement dans les actes des martyrs et la vie des Saints.

Jean Racine avec Esther (1689) et Athalie (1691) renouera avec la tragédie d'inspiration biblique .

En Allemagne

Au 16e et surtout au 17ème siècle, c'est chez les moines allemands et chez les Jésuites qu'il faut chercher la production dramatique biblique des régions catholiques allemandes.

On jouera dans les collèges, à la cour, à la ville. La qualité de ces nombreuses pièces "de circonstance" est faible, mais le nombre est supérieur à la production protestante de plus en plus pauvre à cette époque.

 

Conclusions

Le théâtre biblique est fortement déclinant au 17e siècle.

Nous avons dit que les réformes catholiques avaient ramené les saints sur la scène du théâtre, on peut dire aussi que "ces réformes avaient naturellement renforcé les susceptibilités religieuses. On se faisait plus de scrupules de mettre sur la scène l'histoire biblique, estimant que l'Ecriture Sainte n'avait pas été donnée pour servir de thème théâtral, d'autant plus que le théâtre religieux s'identifiait de plus en plus avec le théâtre profane."

C'est au 17e siècle que le "meneur de jeu", le metteur en scène perd sa place dans le théâtre. Il ne la retrouvera qu'au 20e siècle. En conséquence le théâtre devient presque exclusivement un texte et ainsi une forme de la littérature. Sa place n'est plus à l'extérieur, comme une manifestation des gens de la ville, elle est à l'intérieur de lieux appropriés, sa forme se conditionnant à l'espace offert (en particulier les théâtres).

Au 18e siècle, le théâtre à sujets bibliques est surtout présent dans les collèges. La qualité littéraire est souvent médiocre. Plusieurs raisons peuvent expliquer la faible production de ce siècle:

crainte de dénaturer le sujet tel qu'il est dans la Bible, manque de détails dans l'Ecriture pour occuper les 5 actes d'une tragédie, hésitation des auteurs sur l'objectif de leur oeuvre (religieux ou passionnel ?), sur le style ("sublime" ou "naturel" ?).

A "la ville" on ne trouve que quelques tragédies inspirées de personnages de l'Ancien Testament : Esther, Joseph, Saül. Le Siècle des Lumières voit surtout naître de nombreuses pièces condamnant le fanatisme et l'intolérance (La Harpe, Voltaire, Chénier, Mercier...) mais il ne s'intéresse pas à l'immense vivier de sujets contenus dans la Bible. Signalons un "Absalon" de 1702 qui eut plus de succès que "Athalie" de Racine et qui est qualifié par Mireille Herr de "joli mélodrame mondain". Mais ensuite, le goût du temps réclamera des affrontements moraux violents et des personnages particulièrement marqués par le mal.

A la fin du siècle, la période révolutionnaire enveloppe dans sa réaction anticléricale le théâtre religieux sous toutes ses formes. Sur scène, tout ce qui critique les excès du clergé et de la vie monastique a pendant cette période un immense succès. Il n'y a guère que le personnage de Judith qui inspire les auteurs, peut être à cause de sa détermination brutale. Avec l'Empire et son goût de l'antique, quelques tragédies d'inégal intérêt sont représentées. On peut citer "Saül et David" (1803) mélodrame de Révalard, "Pharaon" (1806) de Le Franc, "Joseph" (1807) d'A. Duval, un "Judas Machabée" (1817) de Cuvelier et Léopold, avec musique et ballets, trois "Saül" (l'oratorio de J.M. Deschamps, celui du Prince de Ligne et celui de Millevoye).

 

Le texte et les règles littéraires

La tragédie biblique marquera souvent un souci littéraire plus important. En 1562, avec la trilogie de Des Masures consacrée à David, la qualité littéraire d'un genre nouveau, totalement détachée des Mystères est confirmée.

La règle des unités

Au 16ème siècle, dans les tragédies religieuses, la règle des unités est rarement respectée. D'ailleurs, puisqu'il s'agit souvent de la vie de personnages de l'Ancien Testament, comment imaginer que la quantité d'événements présentés a pu se dérouler en 24 heures ?

Pourtant, certains auteurs vont ouvrir la voie d'oeuvres plus littéraires qui suivent les règles des anciens, parmi eux La Taille et Rivaudeau.

"Aman" (1566) d'André de Rivaudeau, est la première tragédie religieuse de forme "régulière", c'est à dire respectant les deux unités : unité du temps et unité d'action. On retrouve d'ailleurs également dans cette pièce, les 4 parties proposées par Donat :

Prologue, protase (exposition du sujet), épitase (noeud de la pièce), catastrophe (dénouement).

De la même manière, l'influence de Sénèque et de la tragédie antique sur le drame biblique se fait sentir dans les deux tragédies de Jean de la Taille ("Saül le furieux" et "la famine") . C'est ce même auteur qui précisait : "Il faut toujours représenter l'histoire ou le jeu en un même jour, en un même temps, et en un même lieu". Ce courant qui impose les règles dites "des anciens" trouve "peu naturel" le principe médiéval de succession des événements sans souci du temps et des durées. Il cherche par divers procédés qui souvent tordent l'action à donner l'illusion du réel.

Les règles s'imposeront fermement vers le milieu du 17e siècle. Leur influence déclinera dès le début du siècle suivant.

Aux Pays-Bas, le même phénomène d'orientation de la tragédie biblique vers des formes classiques se fait jour avec "La Pâque" de Vondel (1610) qui continuera après 1640 de s'inspirer des tragédies grecques.

Au 18e siècle le respect des unités de temps et de lieu est encore de règle dans la tragédie biblique comme ailleurs.

La fidélité à la Bible

L'idée même de fidélité à la Bible n'est pas évidente. Un auteur peut préserver une "couleur locale" biblique mais ne rien conserver du texte ni du récit. Il peut suivre un "scénario" biblique et le transposer à une autre époque ou dans un autre contexte, il peut redonner le texte tel quel mais en le dialoguant dans la bouche de différents personnages, il peut être totalement fidèle à la lettre mais par sa présentation dénaturer le contenu du message etc.

Certains auteurs sont fidèles à ce qu'ils connaissent de la Bible (ce qui est parfois peu) mais n'hésitent pas, selon le goût du temps à ajouter des légendes, des textes apocryphes ou même des éléments de la mythologie païenne.

Dans ce chapitre je me bornerai à citer le type de fidélité qui a soucié les auteurs, autrement dit quel lien ils ont conservé avec la Bible et son message.

 

Dans la comédie biblique et la tragédie

Dans la comédie biblique du genre de celle de Marguerite de Navarre, on retrouve des variations autour des récits évangéliques telles qu'elles se pratiquaient déjà depuis des siècles. Il y a comme une tradition du commentaire allégorique qui s'extrapole du texte. Cette veine s'épuise peu à peu dans la première moitié du 16e siècle.

Entre 1551 et 1583, la caractéristique du théâtre protestant est une recherche de fidélité au texte biblique.

Un exemple : Rivaudeau dans "Aman" veille à préciser en marge de sa pièce les références bibliques correspondant à son texte.

Malgré tout, l'influence des règles de la tragédie et de ses exigences va parfois conduire à des adaptations. Montchrestien dans "David" recopie des chapitres complets du 2ème livre de Samuel, mais comme le récit lui paraît trop court dans la Bible, il développe l'histoire, finalement s'écarte du sujet et remplit sa pièce d'allusions mythologiques.

Les catholiques, beaucoup moins productifs dans la deuxième moitié du 16ème siècle, sont parfois aussi soucieux que les protestants de fidélité au texte biblique . Mais, d'une façon générale, pour beaucoup des auteurs de cette période, on peut remarquer que malgré le titre des pièces, l'utilisation de textes directement puisés dans la Bible sont rares. Il y a pourtant quelques exceptions.

Plus tard, un auteur essaiera de donner un principe de fidélité :

" Il est indispensable de dire ce que dit la parole de Dieu, de dire parcimonieusement ce qu'elle ne dit pas, de ne dire point du tout ce qui y est opposé" .

(Vossius -1647- "institutiones poeticae", I, 4, 33.)

Mais qui respectera cette maxime ?

Dans la préface d'Esther, Racine dit qu'il considérait comme un "sacrilège" d'apporter le moindre changement au récit de l'Ecriture. Remarquons qu'il s'agit pour lui de respecter le déroulement des événements. En ce qui concerne Athalie où le souci de Racine parait semblable, Renan a fait la remarque suivante :

"...Athalie n'est donc pas une oeuvre biblique. Ce ne sont pas les couleurs orientales, dans leur simple blancheur, mais réfractées et dispersées par un génie nourri aux sources les plus pures de la Grèce, et produisant ainsi une oeuvre qui, sans être d'aucune nation, n'en est pas moins belle et originale. Le fond en est biblique, la forme toute grecque."

 

Texte et personnages

Le découpage du spectacle

Il faut noter que la tragédie biblique du 16e siècle est souvent lente et lourde. Dans "Aman" le 1er acte débute par un monologue de Mardochée de 228 vers, puis 30 vers plus tard, Aman en dit 150 (à peine ces 2 personnages ont-ils fini de parler qu'une demi-heure s'est déjà écoulée !). La plupart des actes débutent par un monologue de 100 à 150 vers soit d'une durée d'environ 10 minutes. Le choeur chante plusieurs fois, et , dans une de ces interventions il chante 26 couplets. Il y a peu de mouvements, et ces longues tirades qui se succèdent donnent une idée du goût de ce temps.

On trouve aussi dans la tragédie biblique des ballets au goût du temps, telle cette "Athalie" latine d'un autour inconnu présentée en 1658 au Collège de Clermont et dont un critique parle ainsi :

"J'en ouïs qui loüoient, sans fin,

Son intrigue et son beau latin.

La construction théâtrale

Etant magnifique et royale,

On y dansa quatre Balets

Moitié graves, moitié folets,

Chacun ayant plusieurs entrées

Dont pluzieurs furent admirées."

 

SUITE : De quoi parlait le théâtre biblique ? Lieux, espace, décor, éclairage, jeu des acteurs...