Héloïse et Abélard


Pièce écrite et mise en scène par Alain Combes

avec

Alain Aparis
Blanche Bataille

Costumes Evelyne Paoli

"Héloïse et Abélard" : des amoureux mythiques, mais surtout un homme et une femme du 12e siècle au destin fascinant. Lui, philosophe passionné, brisé dans son corps, mais qui enseigne une façon de vivre, de penser et d'être conforme à sa foi. Il luttera pour la liberté des convictions de chacun, pour le droit à la remise en question de toute pensée établie, jusqu'à être rejeté par les autorités de l'Église. Elle, qui ne veut jamais oublier son amour pour Abélard, qui revendique ses désirs de femme, qui refuse l'hypocrisie, mais qui dans sa lucidité ira jusqu'au bout de la fidélité à sa foi. Deux êtres "en flamme" que nous retrouvons dans le contexte de ces événements méconnus d'un moyen âge où l'Espérance n'est pas moins qu'aujourd'hui une petite lueur acharnée d'amour.

L'histoire

Vers III5, Pierre Abélard, philosophe et dialecticien connaît une gloire absolue. Chanoine de Notre Dame de Paris mais non encore ordonné prêtre, il dispense un enseignement qui lui attire une admiration immense. Abélard se voit confier l'éducation de la jeune Héloïse nièce de son confrère Fulbert. Entre le maître et l'élève naît un amour brûlant. Bientôt, l'oncle découvre leur liaison et les sépare. Abélard enlève alors Héloïse qu'il emmène en Bretagne, où elle donne le jour à un enfant. Abélard pense apporter une réparation satisfaisante à Fulbert en épousant secrètement Héloïse d'ailleurs réticente, mais Fulbert, dans un accès de rage contre le "séducteur" soudoie des valets et, une nuit, le fait castrer.

Abélard se retire alors à l'abbaye de St Denis et pousse Héloïse à prendre le voile au couvent d'Argenteuil. Misérable, profondément abattu, Abélard reprend ses leçons mais se voit infliger une première condamnation doctrinale au concile de Soissons (II2I). Errant de monastère en monastère Il fonde bientôt l'ermitage du "Paraclet" qu'il confiera plus tard à Héloïse. Devenu abbé de St Gildas de Rhuys, Abélard se trouve de plus en plus en butte à l'hostilité de l'Eglise. C'est St Bernard et sa puissante influence qui lutte contre le champion de la dialectique et qui obtient contre lui une grave condamnation au concile de Sens (II40). Réfugié à l'abbaye de Cluny auprès de son grand ami Pierre le Vénérable. Abélard meurt quelques temps après.

Le combat d'Abélard est un combat clair et logique contre l'intolérance et l'obscurantisme, pour une foi raisonnée et un droit de remise en question de tout enseignement. Son histoire d'amour avec Héloïse dépasse l'anecdote à cause de la personnalité de cette femme vraie, charnelle et d'une lucidité puissante. On oublie peut-être trop souvent que cet amour devenu mythique repose sur deux êtres qui s'embarrassent bien peu de "romantisme".


L'auteur et les comédiens

l'auteur-metteur en scène

Alain Combes :
Acteur depuis 1969, il est aussi auteur d'une quarantaine de pièces montées dans divers lieux (théâtre Essaïon à Paris, Théâtre Mouffetard à Paris, festival du café théâtre à Cannes, Arènes de Nimes, plusieurs cathédrales...). Il a mis en scène une cinquantaine de spectacles.

Les comédiens

Alain Aparis :
Acteur professionnel depuis 1973 dans plus de soixante pièces, une dizaine de rôles dans des films et téléfilms français et étrangers ; il est aussi metteur en scène, auteur et formateur. Il sera Abélard.

Blanche Bataille :
Actrice professionnelle depuis 1979 dans plus de quarante pièces, conteuse, formatrice, elle est aussi auteur et metteur en scène de spectacles pour enfants. Elle sera Héloïse.

Présentée par la compagnie D.I.T. du Broussan, "Héloïse et Abélard" a été présentée dès octobre 1997 au Parvis des Arts de Marseille, à Evenos, Le Brusc. En 1998, courant mars à Lyon, puis au château de Lasalle, au Beausset, à Collobrières, en août à Albi, dans la cathédrale Ste Cécile et en octobre à Toulon.
 
 
Contact : Alain Aparis.
Adresse postale : Les Cadières, Le Broussan- 83330 EVENOS. Tel/fax : 04.94.90.32.38 

 

   

Extrait de la pièce 


Scène- 2 - Dialogue


Abélard

Le ciel s'est assombri. Avant ce soir, le vent viendra.(Un temps) Héloïse... Je dois partir.

Héloïse

Quand ?

Abélard

Aujourd'hui-même.(Un temps)

Héloïse

Cet automne, nous avons manqué d'hommes pour couper et rentrer le bois. La saison s'annonce rude. Le meunier a vu plusieurs loups rôder. Quand la neige vient, pendant des semaines ils sont notre seule visite... nous devons veiller à la bergerie et au clapier. Au creux de l'hiver, quand ils deviennent acharnés, je dois faire mettre des torches aux entrées. Ce sont surtout leurs hurlements qui... (Un temps)
Notre sur Béatrix devrait revenir au monastère à la tombée du jour. Nous saurons si nos malades sont guéries...
Tu ne peux pas t'en aller avant d'avoir de leurs nouvelles.(Un temps).


Abélard

Héloïse...

Héloïse

Tu ne peux pas t'en aller avant d'avoir de leurs nouvelles ! Il y a deux soeurs malades au village... tu n'en as aucun souci ?

Abélard

Chacune de vous m'est précieuse... mais ma route est longue.

Héloïse

Abélard, je ne sais quand tu reviendras. Peut être même... que nous ne nous reverrons jamais. Je t'en prie, puisque tu aimes cette communauté, que tu lui as donné ce lieu... reste encore jusqu'à demain.

Abélard

Il n'y avait ici qu'un oratoire de pierre et quelques huttes de bois. Suger vous avait fait expulser du couvent d'Argenteuil, devant votre misère je me devais de vous offrir ce lieu.
Tu as su gérer ce petit bien avec science : tant de pauvres de la région profitent de ce que vous avez développé ici. Et puis, je rends grâce à Dieu pour ta direction : tu sais conduire les surs de cette communauté avec affection et droiture.

Héloïse

Pourtant j'ai besoin de conseils... j'ai besoin... de toi.
Pourquoi si peu de lettres dans toutes ces années, pourquoi de si rares visites ?
Toi, le maître de l'éloquence, toi qu'on redoute ou qu'on loue pour ses cours, ses sermons, ses discours, toi dont la parole est vénérée par tant d'hommes dans ce monde... tu es resté muet avec moi...

Abélard

La cause de mon mutisme, ce n'est pas la négligence, mais plutôt la très grande confiance que j'ai dans ta sagesse. J'ai jugé tes qualités suffisantes pour ne pas t'accabler de conseils. Héloïse, tu as montré par ta conduite une fidélité au service exemplaire, tu es une perle dans les mains de Dieu.

Héloïse

Cesse tes éloges sinon je t'accuserai de flatterie et de mensonge. Aie à mon égard plus de crainte que de confiance et n'essaye pas de me dire que "la vertu a son couronnement dans le malheur", je n'ambitionne pas la couronne du vainqueur; bien souvent je fuis le danger plutôt que de provoquer la bataille...

Abélard

En paraissant fuir les louanges, on les provoque d'autant mieux... Méfie-toi de cette duplicité. Ce n'est pas que je t'en soupçonne, non, crois-moi, je ne doute pas de ton humilité, mais freine tes excès de langage de peur que tu ne paraisses chercher la gloire en semblant la fuir.

Héloïse

Tu as raison. Je tiens à tes conseils, comme chaque sur de cette communauté. C'est grâce à toi que nous avons pu retrouver un peu de réconfort et de paix. Oui, tu es pour nous toutes le Seigneur, ou plutôt le père, et nous sommes tes servantes, ou plutôt tes filles. Mais... je sais aussi que tu es mon époux, même si tu es mon frère, et que je suis ton épouse même si je suis ta sur.
Alors, père ou époux ou frère, je suis frustrée de ta présence et même de l'affectueux langage d'une lettre, pourtant les mots te coûtent si peu. Mais tu es si avare de paroles envers moi que j'ai tort d'attendre de ta part un acte généreux. Je croyais avoir des mérites à tes yeux, j'ai tout fait pour toi, encore aujourd'hui je persévère pour t'obéir.
Abélard, je ne devrais peut-être pas le dire, ni même m'en souvenir, mais c'est sur un ordre de toi que je me suis livrée dans ma première jeunesse aux rigueurs de la vie monastique. Et sache que je n'ai pas à en attendre de récompense divine puisque ce n'est pas l'amour de Dieu qui m'y a poussée, mais le désir de t'obéir et d'être avec toi dans ton malheur. Mon cur m'a quittée, il vit avec toi. Sans toi, il ne peut plus être nulle part. Tant que je goûtais le plaisir avec toi, on a pu hésiter sur mon compte : agissais-je par amour ou pour le plaisir ? Mais maintenant que je me suis interdit tout plaisir pour ta volonté on voit bien ce que furent mes vrais sentiments.

Abélard

Dis-moi, après tant d'années à diriger cette communauté, à organiser des secours pour les pauvres de la région, à enseigner, à faire entendre l'Évangile par tes paroles et tes actes, dis-moi si tu regrettes cette vocation ?

Héloïse

Ce n'était pas une vocation. Après ton malheur, après cette terrible blessure dans ta chair, tu as voulu devenir moine...

Abélard

Ma blessure m'interdisait tout secours... Tu le sais dans notre monde l'eunuque est rejeté...

Héloïse

Tu as choisi pour toi, mais tu as choisi aussi pour moi. Tu m'as conduite au couvent d'Argenteuil pour que je prenne le voile, moi, ton épouse !
Mais cela n'est rien : j'étais prête à tout pour t'accompagner dans ton malheur, mais tu as douté de moi...

Abélard

Comment peux-tu dire...

Héloïse

Tu m'as fait prononcer mes vux la première, tu as voulu que je sois d'abord moniale avant que tu sois moine...
(Un temps)

Abélard

Héloïse, regrettes-tu cette vocation ?

Héloïse

Tu m'y as conduite, mais je l'ai ensuite reçue de Dieu. Après tant de pleurs et de souffrance, j'ai voulu qu'elle soit une richesse. Oui, je vis mon service avec dévouement, oui, je veux aller au bout de ce chemin dans la fidélité, oui... mais jamais je ne renierai l'amour que j'ai pour toi, et ce que nous avons vécu... car cela aussi c'est un don de Dieu.

Abélard

Tu étais jeune, désemparée, c'est Lui qui t'a donné la force, tout comme à moi.

Héloïse

Abélard, je suis encore si faible. Je refuse d'oublier notre amour, j'ai peur de cette froideur que tu me témoignes.

Abélard

Je voudrais te donner tant de chaleur, Héloïse, mais une chaleur qui ne soit pas celle d'un corps mutilé, glacé par sa faiblesse, ni la chaleur d'un amour entretenu dans une âme pleine d'orgueil et d'égoïsme. Je désire avoir le cur propre pour te donner un peu de la chaleur de Dieu, non de la "pauvre mienne".

Héloïse

Tu me parles d'aujourd'hui, mais tu nies le passé. Je suis fondée sur ce passé.
Dis-moi seulement, si tu le peux, pourquoi depuis notre conversion monastique, que tu as seul décidée, tu m'as laissée tomber en oubli ; pourquoi tu m'as refusé la joie de tes entrevues, la consolation de tes lettres. Dis-le si tu le peux, ou bien je le dirai, moi, ce que je crois savoir, ce que tous soupçonnent... C'est le goût du plaisir plus qu'une véritable affection qui t'a lié à moi, le plaisir plutôt que l'amour. Du jour où ces joies du corps te sont devenues impossibles, toutes les tendresses qu'elles t'avaient inspirées s'évanouirent. D'autres que moi le pensent, c'est même un bruit répandu... J'aimerais trouver des raisons pour t'excuser et pour me contredire...

Abélard

C'est Dieu qui t'aime véritablement et non moi. C'est vrai, cet amour que j'ai eu pour toi n'était qu'amour du plaisir. J'aimais assouvir mes désirs, voilà tout ce que j'aimais...

Héloïse

Abélard...

Abélard

C'est plus tard, après mon malheur, que j'ai compris ce que voulait dire aimer.
(Un temps, Héloïse va à la fenêtre)


Héloïse

Un groupe arrive à la porterie. Accorde-moi quelques instants, je ne serai pas longue...
(elle sort)